De l’observation à l’interprétation : rejouer le souvenir


Dans leur nouveau projet photographique, présenté pour la première fois à l’occasion de Vertige en terrain plat, les deux artistes poursuivent cette exploration de l’interprétation des identités à travers la photographie. Si A Couple of Them mettait en image leurs perceptions d’une génération depuis des bribes de souvenirs et de rencontres silencieuses et anonymes, ce nouveau projet se détache de l’image archétypale pour toucher à des questions plus intimes et personnelles. Johanna Benaïnous et Elsa Parra se sont tournées vers leurs proches pour récolter les récits de leurs souvenirs les plus marquants, les plus forts, ou les plus enfouis. Depuis ces récits, elles engagent un processus de reproduction et d’interprétation : entre enquêtrices et romancières, elles remettent en scène ces souvenirs, créant des images contemporaines qui viennent s’apposer à des histoires anciennes et élimées par le temps.


Leur travail n’est pas ici celui de l’archiviste ou du restaurateur, cherchant à dépoussiérer les souvenirs jusqu’à en retrouver l’essence véritable, en quête perpétuelle d’exactitude. A la manière, peut-être, de Jo Spence dans Beyond the Family Album (1979)[1], qui explore les vides et les manques de ses anciens albums photos pour en rejouer les moments clés, Benaïnous et Parra reconstruisent plus qu’elles ne retracent. Tout comme les personnages de A Couple of Them qui n’étaient pas les répliques exactes d’individus réels, mais un récit des impressions qu’ils avaient pu laisser, ce projet utilise les souvenirs comme les pierres fondatrices d’une réappropriation en images d’événements passés.



[1] Terry DENNETT, Jo Spence: “Beyond the Family Album” and other projects (cat.), Belfast: Exposed Photography, 2005 


Les deux artistes prennent ici leurs distances avec la pratique du portrait, et tournent leurs objectifs vers d’autres sujets : éléments du quotidien, détails, natures mortes, leurs associations photographiques se libèrent pour construire une constellation subjective d’objets et d’images, qui prennent sur le mur le même chemin chaotique et incertain que le parcours tortueux du souvenir à travers le temps.


A la manière d’une exposition qui fleurit dans les failles et les interstices entre le réel et son miroir, Johanna Benaïnous et Elsa Parra proposent un voyage dans le temps qui refuse de fonctionner, un horloge trouble dont on ne peut lire l’heure. Entre l’ancien et le nouveau, le souvenir et sa fiction, naît un projet dont les limites échappent à notre perception.


Texte de Marine Benoit-Blain 


De l’observation à l’interprétation : rejouer le souvenir 
Dans leur nouveau projet photographique, présenté pour la première fois à l’occasion de Vertige en terrain plat, les deux artistes poursuivent cette exploration de
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