A COUPLE OF THEM / Self portrait about a system of projection


L'histoire de la photographie se joue et se déjoue souvent entre réalité et mensonge, document et artifice, dans une ambivalence permanente qui questionne et construit la relation que le photographe entretient avec son appareil. Si Cindy Sherman incarne les nombreux sujets de ses séries photographiques, elle se défend systématiquement de faire de la photographie un outil autobiographique :"Je me sens anonyme dans mon travail", dit-elle, "quand je regarde les images, je ne me vois jamais moi. (...) Parfois, je disparais." Cette disparition du "je" en faveur d'une série de portraits archétypaux et universels se retrouve dans l'œuvre de Johanna Benaïnous et Elsa Parra : dans leur première série photographique A couple of them (2014-2015), qui comprend plus de soixante-douze portraits et une vidéo, le spectateur croit se trouver face à une galerie de portraits bien avant de comprendre qu'il s'agit des mêmes modèles, les deux photographes, déclinés en une véritable typologie générationnelle.


Au premier abord, leur travail semble révéler un kaléidoscope d'individualités, portraits capturés au long des villes et des contextes. Les personnages photographiés nous regardent et, fixant l'objectifs droit dans les yeux, assument leur statut de sujets / aux jeunes filles dans le métro se succèdent les garçons en tenue de chasseurs parcourant les bois et les lycéennes en vacances. Pourtant, au fil des images, ce répertoire d'histoires et d'identités se trouble. Deux mêmes visages reviennent encore te encore : il s'agit de ceux des deux artistes, qui se transforment en des myriades de personnages. Si les portraits se suivent et ne se ressemblent pas, alternant personnages féminins, masculine, rieurs, boudeurs, blonds ou bruns, il s'agit toujours bien des mêmes figures qui viennent hanter le regardeur.

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Au-delà de l'exploit de la métamorphose et du jeu de caméléon, ce qui se trame dans leurs images est avant tout le portrait d'un jeunesse. Les photographes, en revêtant les vêtements de leurs personnages, dépassent le déguisement : elles incarnent leurs sujets, dans un travail de la durée qui touche à la performance théâtrale. Pendant des heures, parfois des jours, Johanna Benaïnous et Elsa Parra se mettent dans la peau de leurs personnages : elles ne posent plus, elles deviennent. La photographie se fait, en tout état de cause, le résultat de la performance, comme une trace, un souvenir de ces pièces de théâtre éphémères auxquelles seuls les protagonistes ont assisté.


Au travers de 23 micro portraits vidéo, les artistes rejouent certains personnages des photographies. Ces derniers sont le tremplin d’une dérive où l’imagination s’abandonne au récit. Ils
deviennent les acteurs d’un film « muet » ou presque… où cet « autre » incarné se dévoile au delà de son « image ». Mus par le geste, les corps se détachent de ce qui les avaient justement figés. Leurs réactions, interactions, leur « vie » surprennent peut-être l’image que l’on avait d’eux, ou sont, au contraire, délicieusement attendues.

Marine Benoit-Blain

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