Novembre 2018 - Texte de Robin Buchholz


Promenant son regard d’une œuvre d’Elsa Parra et Johanna Benaïnous à une autre, d’unportrait à un autre, d’une mise en scène à une autre, on peut de prime abord être surpris parl’extraordinaire plasticité de chacune d’elles, incarnant avec tant d’évidence des personnages detout genre, sexe, âge et statut. Le spectateur finit par se demander à quoi pourrait bien tenirréellement, en dernier lieu, sa propre identité, puisqu’Elsa & Johanna pourraient certainementla revêtir avec une déconcertante facilité – qu’il s’agisse de son univers matériel à la Couple OfThem ou même de son univers mental à la Silence Du Sucrier. L’expérience de leurs œuvres estpar conséquent fort troublante, mais elle ouvre dans le même temps sur une définition salutairede l’identité.

En effet, à déconstruire les identités et les stéréotypes par leur génération spontanée, Elsa& Johanna nous révèlent aussi une issue hors du déterminisme social et esthétique, pensé parDurkheim ou plus tard Bourdieu et Passeron. La mise en scène sérielle fait en effet éclater cedécor qui informerait notre existence. L’interchangeabilité de leurs existences, soumise commeà une variation eidétique, est traitée moins sur le thème de la vanité, qu’elle exemplifie davantageleur contingence et donc l’infinie liberté pour un individu de pouvoir épouser au cours de sa vieplusieurs identités et de pouvoir réinventer son esthétique et ses idéaux, allant certainementdans le sens de ce chiasme fameux de Sartre : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous maisce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous *1 ».

Ces réflexions sur l’identité nous mènent aussi à considérer plus largement la manièredont Elsa & Johanna appréhendent ces sphères culturelles que l’on cite plus ou moinsdélibérément dans la construction du soi. Façonnés par la mobilisation d’attributs, decomportements, de vocabulaires, à la fois extraits et constitutifs des cultures littéraires,vestimentaires, politiques, artistiques etc., leurs personnages se trouvent dépeints à la manière,pourrait-on croire, des scènes ordinaires de la vie quotidienne dans la peinture hollandaise duXVII siècle, rapprochement amplifié par un travail de la lumière plus dramatique, pluscinématographique, dans la série Beyond the shadows, à la différence toutefois d’un traitementmoins satirique que celui dont ces peintres avaient hérité de la comédie des mœurs *2. Se dégageen effet des œuvres d’Elsa & Johanna une humanité pluraliste, dont les référents culturelsindividuels dévoilent tous une même plénitude.

Loin effectivement d’Elsa & Johanna l’idée de mettre en œuvre une satire, cette formemoqueuse et virulente de la critique. Il s’agit bien davantage d’un exercice de l’ironie au sens deson étymologie grecque, une interrogation déguisée. Car c’est bien de cela dont il est question.De la même façon que les identités de leurs personnages, c’est-à-dire leurs constructionsnarratives, sont contingentes, le langage lui-même a sa part de contingence et n’est qu’histoirede métaphores, que l’on invente, que l’on transforme, que l’on oublie. L’ironie n’est pas là unmoyen de se rapprocher d’une vérité, d’une essence des choses, mais plutôt un doute et unedistance vis-à-vis des vocabulaires langagiers et imagés, c’est-à-dire vis-à-vis des systèmessymboliques de représentation. Dans son essai de 1989, Contingence, ironie, et solidarité, RichardRorty développe l’idéal social d’une romancière ironique (il utilise la forme du féminin neutre)qui chercherait sans cesse à interroger et à renouveler les vocabulaires – chose qu’Elsa & Johannaont la salutaire vertu de mettre en œuvre dans la perspective d’une définition enfin autonome etdélibérée du soi.

1 Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Paris, Gallimard, 1952, p. 63.
2 Ernst Gombrich, Réflexions sur l'histoire de l'art. Contient : La peinture de genre hollandaise, Nîmes, J.Chambon, 1992, p. 182-191. 


Interview pour Saywho, octobre 2018 - Texte de Marie Maertens


Nées respectivement en 1991 et 1990, Johanna Benaïnous et Elsa Parra forment le duo Elsa et Johanna depuis 2014. Elles se sont fait connaître par la série de photographies « A couple of them », et travaillent aujourd’hui également sur le film et la vidéo. Dévoilées au Salon de Montrouge, elles ont récemment été honorées du Prix Picto de la Mode, pour lequel leur travail a été présenté au Palais Galliera, qui les a inclus dans sa collection. (...) Elles y poursuivent cette auscultation du monde, entre un sens de l’observation accru du quotidien et une liberté totale qu’elles s’octroient pour se mettre en scène, exaltant un plaisir non feint du travestissement.

✒ À la suite de toutes ces interprétations de rôles, mêlant les sexes, les genres, les milieux sociaux, les différents âges de la vie… qui êtes-vous réellement ?

Nous sommes, bien entendu, qui nous sommes, mais tellement imprégnées par nos personnages que, plus le temps passe, plus nous exprimons un mélange de ces fragments de personnalités et de caractères. À tel point que lorsqu’on nous prend en photo, dans la « vraie » vie, il n’est plus si évident de nous situer. Nous avons pris l’habitude d’être interchangeables et sommes toujours un peu quelqu’un d’autre, mais nous nous amusons de ces codes et nous constituons à présent de plusieurs…

✒ Comment choisissez-vous vos personnages ? Tout est-il annoté rigoureusement à l’avance, tels que les costumes, les poses ou les mises en situation ?

Créer un personnage est assez instinctif, mais cela se déclenche après une longue phase d’observation. Nous le constituons par étape, par exemple avec une perruque, puis un vêtement inspiré par ce postiche, avant de penser à une paire de chaussures. Le personnage se révèle de manière assez magique. Comme nous sommes en duo se pose immédiatement la question de savoir comment nous allons l’assortir à un autre et ces rebonds nous motivent. Mais nous nous inspirons aussi de films, de séries ou de tout ce que nous voyons, constituant une banque fictive d’images et d’inspirations.

✒ Certains interprètes reviennent-ils ?

Oui, mais jamais sous la même forme et ils accompagnent de fait nos changements physiques au fil des ans. Mais si je prends l’exemple d’El Chico, de la série « Los oyos vendados », un jeune garçon inspiré de la peinture du XXe siècle, il nous a plus ou moins inspiré notre dernier moyen-métrage, « Tres estrellas », comme s’il avait été projeté dans une autre histoire. Il revêt la même coiffure, des traits proches du premier caractère, mais porte un autre costume. Donc lui-même existe dans deux périodicités différentes, à l’image de notre travail qui parle de plus en plus du temps.

✒ Quelle était votre première image ou votre premier personnage ?

Les premiers protagonistes sont venus d’une envie simple de faire de la mise en scène ensemble et de proposer notre expérience à ceux qui verraient nos photos. Au début, nous nous sommes laissées aller à construire des interlocuteurs très différents, tels que des adolescents, de vieux agriculteurs ou des pécheurs… une myriade de catégories pouvant être caricaturales et, à force d’en réaliser, nous nous sommes rapprochées d’une certaine vérité. Plus nos personnages rebondissent dans les histoires, plus ils deviennent nos propres icônes.

✒ Pourquoi la photographie de couple s’est-elle immédiatement imposée ?

Premièrement, nous avions chacune autant envie de jouer que d’être derrière le déclencheur, donc de nous impliquer dans la création au même niveau. Nous n’avons jamais voulu parler de nous, mais témoigner des autres et si nous connaissions, et admirions, Cindy Sherman, nos autoportraits multiples ou autoportrait mutuel étaient une manière de nous impliquer dans cette tradition, tout en nous permettant de dépasser une certaine limite. D’être deux démultiplie les possibilités : le mensonge ou la performance et apporte encore davantage de complexité. C’est pour cela que le premier travail s’est développé durant deux ans, constituant une série. Comme nous venions de nous rencontrer, il fallait nous créer des souvenirs communs et nous avons été ensemble 80% du temps. Ce projet a pris part dans notre vie de manière complètement immersive.

✒ Est-ce de l’autofiction en image ?

Complètement et, même, hors performance, nous parlons de nos rôles et de nos histoires. Une forme ludique réside aussi dans ce langage que nous avons créé, et il est amusant de croiser des typologies de nos personnages dans la vraie vie. Car on voit dans la rue ceux qui ressemblent aux jeunes gens que nous jouons ! Nous le voulions et, même si nous élaborons, parfois, des figures plus oniriques ou fantasmagoriques, nous cherchons toujours cette crédibilité.

✒ Vous vous êtes connues à la School of Visual Arts de New-York. La tradition que vous développez n’est-elle pas aussi plus anglo-saxonne ?

En effet, certains pensent d’ailleurs que nous ne sommes pas Françaises et si nous nous étions rencontrées à Paris, nous n’aurions jamais travaillé autant sur ces questions. Nous aimions beaucoup la photographie américaine, notamment de Diane Arbus ou de Bruce Wrighton, mais aussi l’univers de Gregory Crewdson ou de Philip-Lorca diCorcia. Nous sommes fascinées par ce genre d’images où l’humain est travaillé dans un décor précis et qui tient de la tradition picturale. Ce médium peut également nous inspirer. Par exemple la dernière exposition de David Hockney au Centre Pompidou nous avait renvoyée vers d’autres voies de la photographie. Notre série « Los ojos vendados » vient ainsi directement de portraits peints du XXe siècle représentant des figures anonymes dans des paysages grandioses. À la différence d’avec « A Couple fond Them », qui s’inscrivait davantage dans le portrait de rues, nous avons été plus sensibles au fait que le personnage pictural planté dans un décor imaginaire du sublime voit son identité suspendue et figée, comme s’il gardait en lui un secret jamais révélé.

✒ Vous affichez une production assez fournie. Qu’apporte la série et la multiplicité dans votre œuvre ?

Nous avons une manière d’aborder le médium qui est très narrative. L’histoire peut aussi être racontée par les paysages ou les décors, mais de manière naturelle, nous pensons toujours aux liens entre les images et comment pénétrer une psychologie ou la vision globale d’une scène. Nous n’avons jamais pensé une photographie seule et, les fois où nous avons tenté de le faire, nous avons tout de suite imaginé une série de dix. De nombreuses images n’ont d’ailleurs jamais été montrées. Comme nous travaillons dans l’improvisation, également pour la performance, la mise-en-scène ou le film, nous nous laissons l’ouverture d’un cadre très libre, même quand on nous demande de réaliser des clips.

✒ Vous avez notamment collaboré à ceux de Blow, LenParrot et Schérazade…

Nous réalisons ces vidéos comme nos séries de photos, c’est-à-dire qu’une idée et une esthétique nous inspirent, puis des couleurs nous viennent selon les musiques et aboutissent à des sensations et des personnages. Ensuite, nous trouvons un lieu, nous enfilons des costumes et nous nous laissons jouer. Puis, à cette partie très performative, s’ajoute le montage qui est aussi fort important. Une grande porosité demeure entre les photographies et les vidéos, qui s’inspirent les unes-les autres, mais ne disent jamais la même chose. En parallèle, nous avons travaillé avec le musicien Breno Viricimo pour votre dernière vidéo.

✒ Que ces groupes ou chanteurs vous contactent vous donne-t-il l’impression de vous inscrire dans un travail générationnel ?

Notre première collaboration avec LenParrot a été cyclique, sur une durée de deux ans, et nous a permis de nous plonger dans un univers plus étrange et surréaliste que nos propres images. Même si ce n’était pas la volonté initiale, notre réflexion s’inscrit en effet dans une génération puisque l’on joue un ensemble de jeunes personnages appartenant à notre quotidien. D’ailleurs, nous observons que les critiques sont assez radicales, soit on aime notre travail dans sa totalité, soit pas du tout… Mais nous avons refusé de développer un univers monomaniaque qui aurait pu être, par exemple : « les jeunes un peu crades », qui jouissent d’un phénomène de mode, mais ne nous intéressent pas, car nous tendons à être moins classifiables.

✒ D’ailleurs, votre esthétique mêle une ambiance contemporaine à un style un peu 60-70 pouvant aussi évoquer Courrèges…

Complètement. Et nos images nous ressemblent. L’actualité nous plaît sans nous séduire et nous ne voulons pas concevoir des images actuelles. Beaucoup, au cœur de « A Couple of them », nous ont dit : « Vous vous inscrivez dans la mode des portraits, des gueules, des identités et ce côté un peu gris, urbain, américain, banlieusard… » Mais nous ne voulions pas nous cantonner dans un dogme, alors nous nous sommes tournées vers autre chose. Nous demeurons dans le mouvement et l’exploration d’un rôle qui va être photographié au sein de multiples décors. Quand un personnage est joué pendant douze heures, il va lui-même développer plusieurs facettes, justifiant, s’il fallait le faire, la sérialité de notre travail, qui s’inscrit dans l’action.

✒ Acceptez-vous, néanmoins, une lecture féministe de vos images ?

Oui, même si nous n’avons jamais souhaité nous inclure dans un projet engagé, nous défendons naturellement le féminisme, en tant que femmes ou actrices qui ont joué des hommes. Ce qui nous a aussi catégorisé et a entrainé beaucoup de questions à savoir si nous étions en couple et traitions de l’homosexualité ou de la bisexualité. Nous en parlons, comme nous mentionnons l’ensemble du monde qui nous entoure. Il est également passionnant d’observer qu’un travail vit dans son contexte et n’est pas perçu de la même manière selon l‘époque à laquelle il se dévoile.


Interview for Made in Mind Magazine, october 2018 - Text by Flavia Rovetta


Elsa and Johanna are two French artists that decided to work together as an artistic duo. They have chosen photography as their medium. The camera is like a magic box that can capture a moment in its immediacy, making it eternal and unchangeable. Photography manages to give shape and consistence to a dream-like, fantastic, surreal vision. Their imagination becomes real and actual. In their projects, Elsa & Johanna are – literally – in someone else’s shoes: they dress up as the people they meet during their trips around the world. Real humans, but also stereotypical characters that they want to recreate. It’s easy to think about Cindy Sherman’s work, the famous photographer who radically transformed herself to interpret stereotypical feminine roles and expose clichés. The two French artists do nothing like that, even if Sherman’s work is a great model they look up to. They want to remain themselves, even in this roleplay: there is always a part of them in the character they’re going to play and vice versa. Their artistic work is an anthropological and psychological research but, most importantly, a voyage of self-discover. All the people they met left a permanent stain on their nature. Through this mise en scène, Elsa & Johanna reveal traces of different personalities that live under their skin.

✒ Could you tell us when and how you met each other? How did you realize that your artistic research was following the same path, leading you to work together?

We met each other in 2014, at the School of Visual Arts in New York. We were both in an exchange programme that lasted six months and we met the first day of class. We immediately became friends. We started helping each other during common classes. We soon realized that we were complementary in our work and creative process. We have often the same opinion, we share the same vision, ambitions and creative aspirations. At that time, we started talking a lot and we took the habit of intersecting mutual sensations about the things we saw, especially people in the street. We realized that we had the same sensitiveness, both emotionally and aesthetically speaking. After our six-months adventure in New York, we both wanted to start a project together, once we would have returned back to France. In August 2014, during a vacation in the Basque Country, in Elsa’s family mansion, we started our project A Couple of Them: we didn’t know what to expect and we certainly didn’t know that we were about to pose the first stone of our artistic duo.

✒ Choosing the artistic medium is never just a matter of aesthetics, I would say that it is a problem of ethics. Why did you choose photography? How do the other media interact with it?

Elsa : As a child, I used to draw a lot, then I took painting lessons when I was in high school. I’ve always created something and it became pretty obvious when I discovered photography at the age of 16. It was clear and evident; it was like I finally managed to express the vision I had inside of me. This vision, dealing with reality, became present and unchangeable. I knew it was right for me: photography chose me. I started with the self-portrait, then I experimented with portraits and stage-settings. I’ve discovered videotapes thanks to my studies. These two media complete themselves and I have found a very satisfying balance. There are many cross-references to each other, offering many different points of view on the same subject.

Johanna : I started photography when I was 13 and I dedicated all my vacations and free time to it, for many years. It was a medium of creation that immediately allowed me to explore different universes. It also gave me the chance to share a lot with my friends. It is a social medium that encourages interaction, spontaneity, shared creation and immediate ideas. At a later stage, it is also a medium that requires time for reflection and comprehension of the images you took. I’ve always liked this dimension, because it is primordial and crucial in the process of creation. It is a work of registration, selection, final touches and exchange between images. That’s why photography is unique: even if it immediately satisfies the need of capturing a moment or an idea, it also gives the possibility to explore a multitude of realities in a second stage.

✒ What are your artistic and cultural references? Are there any artists that have posed questions that you want to answer, giving your personal point of view?

Elsa : Francesca Woodman, Diane Arbus, Lauren Greenfield, Alfred Hitchcock, Billy Wilder, Sophie Calle, Pedro Almodovar, David Hockney, Araki, Valérie Mrejen…

Johanna: We have never wanted to pursue someone else’s artistic research. Neither have we ever wanted to answer questions posed by someone else’s work. On the contrary, we have always tried to answer to our own questions. I believe that questions should always rise from yourself, so that the answers could be sincere and authentic. Questions should pop out spontaneously, even unconsciously.

✒ Could you describe your artistic process, from the beginning to its evolution?

Johanna : Elsa and I love telling stories. Beautiful, sad, unreal, realistic, autobiographical, fictive, aesthetical, banal: our artistic process is made of a multitude of narrations. These stories are usually transmitted by our faces, in order to talk of desires, identity and fatality. Our very first project has been fundamental for our artistic duo, because we created a real language through it: the self-portrait, the mise en scène, the representation, the collective memory, the patterns. The universe we explore each time usually comes from the physical place we’re in. We are like sponges that absorb landscapes and, as soon as they are pressed, they spit out a colorful liquid.

✒ A couple of them, one of your major projects, is a series of photographs in
which you play different characters from a generation of young adults. Do you mean to uncover some clichés or to explore the human being hidden behind a stereotypical appearance?

Elsa: Through the project A couple of them, we actually impersonated a multitude of characters that belong more or less to different “genres”, different “styles” of individuals. You can speak of stereotypes and clichés, because we were definitely interested in some specific dress codes. We also wanted to understand how these codes could influence our perception of the Other. But we obviously wanted to go beyond these “stereotypes” and play some characters for everyone to become one with them. A true “cliché” is too recognizable and it could have driven us away from truth and humanity. What interests us above all is impersonating different people that are distinguishable, all being linked to our generation: the one of millennials.

✒ Does the interpretation of a character mean being – literally – in somebody else’s shoes? Or is it rather a constant chance to renegotiate your own identity?

Elsa: We could say it is both of these things. When we play a character, we think as them. Then we start moving, speaking and acting differently. All the characters we play are a potential version of ourselves. We like to remain recognizable, we definitely don’t want to fall in a caricature effect. That’s why we merge what we normally think and what the other could be.

Johanna: I wouldn’t say it is a matter of renegotiation of our own identity, but it’s true that all of these incarnations leave a permanent trace on us. These people we have imagined, created and then impersonated, stay forever with us, like a mark on our identity: that is truly interesting. We often talk about these characters like they were old friends of ours. We sometimes recognize them in the streets or on television, we even dream of them! I would say that we are a sort of receptacles full of new souls, even if we can’t incarnate all of them.

✒ In the series Los ojos vendados you push the limit even further, transforming yourselves in phantasmagorical characters, living in a dreamlike dimension. What do they represent?

Johanna: The series Los ojos vendados shows a sequence of dream-like characters, that represent the desire of becoming a metaphor themselves. Each one of them comes from a stage of the sublime and is linked to the collective imagination: the stonebreaker, the witch, the landlady, the little country girl, the Holy Mother…

✒ Your work is characterized by the human presence and it is almost possible to perceive the background noise of these people’s lives. In the series Le silence du sucrier, you portray everyday items, instead: does the silence of ordinary little details make any noise? What do they talk about?

Elsa: After having collected different evidences, we have reinterpreted the souvenirs that told us these stories. We all have the tendency to romanticize some kind of memories and to fix them into images. In this work, the objects and everyday details are patterns of memory, the indexes of some memories we lost. I believe that they are silent because they protect jealously the secret of their history.

Johanna: In this project we wanted to recreate some kind of cartography of memory, in which objects and landscapes are the punctuation of memory. Memory matters.

✒ What do you think the role of art should be in today’s society?

Elsa: I think that art should continue to open up people’s spirit and vision. It should move something through experience. It should make people curious and amaze them, showing different points of view on the world. But it should never become banal because of social resources. Nowadays these resources push the spread of images to the limit, in a massive and indigestible way. Art should be able to distinguish itself from this visual and pseudo-informative mass, so it could be appreciated for its right value.


Elsa & Johanna, avatars à tire d'elles - Le Reflet de la cuillère
Article dans Libération, novembre 2017 - Texte de Jérémy Piette



L’odeur du cendrier que personne n’a pensé à vider s’empare du troquet, mêlé à l’entêtant fumet du parquet lustré qui a reçu nombre d’éclaboussures de spiritueux renversés la veille. Une tête se pose contre le blouson d’un cuir suédé : fatigue, breloques et étreintes s’emmêlent. On pourrait être tenté de renifler (dans le doute) les images de Johanna Benaïnous et Elsa Parra tellement elles brillent à secouer un imaginaire collectif, olfactif et nostalgique. Serial caméléones, elles sont les auteures d’une légion d’avatars et de personnifications diverses, figées par la photographie et endossant diverses peaux et existences anonymes, d’hier et d’aujourd’hui.

Ici, une version nuancée d’Emma Peel auréolée d’une crinière carrée Liza Minnelli se retrouve envapée tout contre son âme sœur aux yeux creusés. La précédente série des deux artistes, A Couple of Them, présentait déjà un panel d’incarnations types qui nous criblaient d’impressions de déjà-vu et nous collaient l’infime conviction d’avoir déjà croisé au coin d’une rue une de ces âmes aux traits familiers. Invitées à donner leur vision du quartier de Saint-Germain-des-Prés dans le cadre du parcours PhotoSaintGermain, on retrouve les dignes héritières de Cindy Sherman (période Untitled Film Stills et son aura polar), toujours aussi inspirées par la gender fluidité de Claude Cahun et prêtes à exhumer les souffles passés et les destinées aux visages multiples.


Article in LensCulture, March 2017 - Text by Alexander Strecker


Doesn’t it seem that some people are just more there than others—more colorful, more eye-catching, taking up more space and catching our attention more insistently? This effect is most noticeable in crowded public places: subway cars, parks, beaches. While everyone else kind of fades into the background hum, certain individuals stand out. In the US, we often call these people “characters,” as in, “Did you see that guy? What a character!”

These are the figures that photographers often zero in on as they roam the world looking for things to frame and capture in their pictures. Whether a photographer approaches the person and brings them back into their studio, or simply captures them in a moment in time out in the world, it is these distinctive individuals, these memorable characters, that make photographers’ hearts race and compel them to venture out and create their work.

Of course, the word “character” has another meaning—we use it to refer to the fictional persons who populate books, films, plays, even our imaginations. The ambiguity is not accidental. When a portrait-maker photographs a strikingly beautiful person in their studio, they are capturing something essential in the subject but also creating something fictional, projecting a fantasy which we can all draw from as viewers. A memorable portrait is both a fragment of reality and a complete construct.

It is within this space that the young French duo, Elsa Parra and Johanna Benaïnous, operate with their series “A Couple of Them.” While the two are conscious of fictional self-portraiture’s rich and varied history—stretching back to Claude Cahun and running through Cindy ShermanFrancescaWoodman, and Joan Fontcuberta (lest we think this genre is only the realmof women!)—their work carves out a singular niche in this narrative.

Most distinctively, the characters they work with are not cinematic, nor fantastical, nor deeply personal. Rather, they emerge from reality. They do not portray actual people, but these personas emerge, piece by piece, tic by tic, from the artists’ keen observation of the world around them: from street corners, subway platforms, bars, basketball courts…in short, from the bubbling, intoxicating creative ferment that constitutes New York City.

Now, on the one hand, the artists insist that they are working in a non-temporal, non-localized space—their images are not meant to show New York in 2016 (in fact, some of the photographs were shot in France). On the other, geography did play a decisive factor in the inception of the series: Elsa and Johanna met while students in New York City, and they created the bulk of this work there. In their words, there is something in the city’s “effervescent streets” that first propelled the project forward.

And perhaps there is another element involved as well—the artists’ ability to become other people was likely facilitated by living outside their home environment. As anyone who has traveled alone for extended periods knows, there is something easier about changing your identity when you are an outsider or just passing through. Elsa and Johanna confirmed that working in this way would feel faintly ridiculous in Paris, but in New York, they feel emboldened. Indeed, the pair has pushed that slightly magical—but usually temporary—exhilaration of being an outsider to a playful, artistic extreme in this work.

Still, although each character’s distinct visual qualities make these portraits work, anonymity is essential to the series as well. For Elsa and Johanna, the characters do have names, but these are never revealed. They also have biographies, but they aren’t necessarily written down or fully sketched out. When I pressed for more details about their creative process, Elsa described a “magic garden” from which they draw their inspiration—a space they want to protect and safeguard and not interrogate too deeply.

While this lack of clarity could create fissures in some artistic endeavors, here it is intentional. This indefiniteness allows each viewer to project his or her own stories onto the characters. For example, a few of the individuals felt perfectly American to me; when I mentioned this, Johanna laughed, saying that others had imagined them as French or Spanish. Part of the success in this body of work is its neat embodiment of artistic intention as it willingly yields to outside interpretation and intervention.

But at the very heart of this collaborative work is, of course, Elsa and Johanna’s intense partnership. Having met only a few years ago, the two have tumbled deep down this rabbit hole; the resulting work would have been impossible to make without their counterpart. This is particularly evident in the frames where only one character appears—the other is operating the camera, manipulating the ultimate perception of their contrived figures. Speaking about their process, the two described something akin to a dance: “When I’m in front of the camera, I know exactly where the frame is. Since we know each other so well, it doesn’t matter who’s in front and who’s behind—we are creating the image together.”


Catalogue Bourse Révélation Emerige 2016 - Texte de Gaël Charbau


Johanna Benaïnous et Elsa Parra se sont rencontrées à New-York alors qu'elles étaient encore étudiantes. Elles partagèrent rapidement une passion commune et en apparence plutôt banale : observer les passants. Mais là où l'exercice s'arrêtait pour la majorité d'entre nous au plaisir diffus d'un verre partagé entre amis en terrasse, elles décidèrent au contraire d'en faire l'objet d'un travail filmique et photographique d'une rare intensité.  

La série A Couple of Them (2014-2016) forme ainsi une sorte de voyage qu'elles entamèrent dans la profondeurs de l'altérité, au travers d'une centaine de portraits photographiques et 23 portraits vidéo qui nous plongent au cœur d'une génération d'adolescents ou de jeunes adultes, garçons et filles, qu'on devine couples, amis, frères et sœurs, cousins peut-être...

La particularité la plus saisissante de ces portraits tient à ce qu'ils sont tous incarnés par les artistes elles-mêmes, chaque cliché nécessitant parfois plusieurs longues journées de travail, jusqu'à entrer entièrement dans ces personnages fictifs et jusqu'à ce que chaque détail de leurs visages, de leurs corps, des vêtements qu'ils portent et de l'environnement qui les accueille ne puisse plus céder sous le poids de notre capacité à démonter ces images. Chacune d'elles, au contraire, agit comme une histoire vécue dont chaque mot semble être prononcé par un détail de ce qui entre dans le cadre, comme si la méticulosité de Pérec, lorsqu'il énonce Les choses, trouvait ici un prolongement photographique. Et pourtant, et justement, quelle banalité ! Un couple dans les broussailles, une jeune femme sur un banc, une fille en jogging devant le filet d'une cage de foot, un ado vêtu d'un treillis au milieu d'un champ de maïs...

On  suppose être quelque part aux États-Unis mais rien n'est jamais spectaculaire, aucun mouvement ni aucune situation ne devrait, a priori, être digne d'attirer nos pupilles fatiguées d'Instagram. Mais par on ne sait quel effet de lumière et de composition, en faisant juste plutôt que trop, une sorte de tension apparaît qui nous livre la conviction du vrai alors même qu'on se sait regarder un artifice.

Et puis, il y a les regards ; comme remplis d'une fatigue mélancolique. Presque tous ces visages ont quelque chose de cette gravité paradoxale, de cette usure de l'adolescence pleine de certitudes et de gaucherie. Pleine de cette impossible innocence du corps qui bat.

Texte de Gaël Charbau


Interview pour les Inrockuptibles, novembre 2016 - Texte d'Ingrid Luquet-Gad


Elsa & Johanna. La tentation est grande de garder l'appellation qui nous accueille sur leur site ; un portfolio que les deux artistes partagent. Ces deux prénoms accolés, presque un sigle par leur symétrie rythmée, annoncent d'emblée ce qui se tramera dans les images : les déclinaisons en rafale de la forme du duo, et l'occupation d'un territoire mouvant, l'interzone grise entre l'identité réelle et son versant fantasmé, où l'une déteint forcément sur l'autre. Elsa, c'est Elsa Parra, et Johanna, Johanna Benaïnous. 


J'ai découvert leur travail ce printemps, en arpentant les allées du Salon deMontrouge, un rendez-vous annuel qui met en lumière le travail de  jeunes artistes pas encore représentés par une galerie. D'une grande cohérence, l'édition l'était au point de paraître homogène, avec ses couloirs occupés par des vidéos et des installations ultra-référencées, manifestement soucieuses de se construire en se hissant sur les décombres du modernisme. Dans ce panorama, le pan de mur recouvert de photos haut en couleur déclinant le quotidien banal et blasé d'une ribambelle de personnages détonnait clairement. Figés dans une solitude ouatée que n'empêchait pas la compagnie de l'autre, les couples de papier glacés soutenaient mi-placidement, mi-effrontément le regard de promeneur de salon. Il s'agissait de la série « A couple of them » d'Elsa Parra et Johanna Benaïnous, celle qu'elles ont initiée en 2014, qui a cimenté leur collaboration et qu'elles continuent à augmenter encore aujourd'hui.

On les rencontre un lundi d'été dans un café sur le boulevard de Belleville, et naturellement,parler des photos, c'est d'abord évoquer leur rencontre à toutes les deux. En guise de décor, New York, où elles effectuent toutes les deux un échange. « New York est une ville qui nous avait plongées dans un état de constante observation : le quidam croisé au détour d'une rue, près d'un stade, attendant le métro ou le bus, ou encore cette personne que l'on se prend à regarder longtemps, décortiquant les infimes détails de la vie que l'on lui prête à travers une posture, un vêtement ou un regard. Ces anonymes, on a souvent la sensation de les connaître, de les avoir déjà croisés à plusieurs reprises dans d'autres lieux. »



Cette position de l'observateur, qui projette et imagine et ce faisant, à partir de ce réflexe somme toute passif, interroge insensiblement la valeur du portrait et de la mise en scène, glisse insensiblement vers le dispositif artistique. Elsa et Johanna décident de se photographier, ou plutôt de se regarder regardant les autres : tout en étant le sujet, elles délaissent leur propre image au profit de représentations imaginaires.

A première vue,l'exercice est le même que celui de l'auto-portrait, et comparable au prolongement l'exercice favori de l'homo instagramus. Mais le choix d'être systématiquement deux dans les photos change la donne. « En se photographiant l'une l'autre,il n'est plus question du simple rapport entre un photographe et son modèle : les statuts disparaissent dans l'osmose de performance créative.L'intimité du duo se décline en une multitude de relations à deux :amicale, amoureuse ou familiale. Dans la mise en scène, les personnages permettent ainsi d’étendre la fiction au-delà de la simple représentation d’une identité pour inclure aussi les relations qu'il entretient avec le monde extérieur. ».



Au niveau des différents couples d'individus représentés - une quarantaine formant le cœur de la série, et d'autres encore répertoriés sur un tumblr [http://a-couple-of-them.tumblr.com/] - on a envie de savoir comment se décide chaque mise en scène. S'agit-il forcément d'individus observés, ou bien plutôt de typologies, de « caractères » ? « L'essence de notre démarche était d'être crédible par rapport à nos propres physiques. Il n'a jamais été question de transformation radicale, ce qui nous éloigne de la caricature, que nous voulions éviter à tout prix. » 

En amont de la prise de vue elle-même a donc lieu tout un travail performatif hors-champ, afin de tenter de faire surgir une identité qui leur semble plausible, ou carrément réelle.
Elles soulignent : « Nous souhaitons que chacune de ces figures reste empreinte d'une psychologie particulière et d'une humanité qui fera que chacun pourra y reconnaître quelque chose de différent. Ala fois universelles et uniques. »

Pour qui aperçoit pour la première fois la série, une certaine tonalité d'ensemble se dégage néanmoins : le portrait en filigrane d'une zone périurbaine imperméable aux flux et reflux des modes, tout comme l'impression de voir défiler les nuancesd'une même classe moyenne aux traits tirés et aux coudières élimées. Encore une fois, c'est aussi un reflet indirect des deux artistes : 

 

« Comme nous sommes toutes les deux originaires de province, nous nous sommes évidemment retrouvées dans certaines réalités que nous avons pu nous aussi côtoyer plus jeunes.New-York nous a énormément inspirées, par la diversité étonnante qu'on y trouve,notamment dans certains quartiers deBrooklyn, qui sont de véritables théâtres urbains. Mais nos décors, qu'ils soient américains ou français, sont choisis avant tout pour leur caractère atemporel. Là, loin d'un contexte défini, et souvent aussi dans l'inaction,l'errance ou pris dans les menues actions quotidiennes et banales, les personnages peuvent exister pour eux-mêmes. »  On est au final assez loin du reenactment de portraits déjà codifiées de femmes, au cinéma ou dans l'histoire de l'art, pratique qu'a consacrée la figure incontournable dont hérite évidemment leur travail : Cindy Sherman.

Les intéressées précisent : « Notre travail appartient à une famille dont Cindy Sherman est la mère, tout comme nous nous sentons également influencées par des artistes comme Diane Arbus, Vivian Maier, Rineke Dijkstra, William Eggelston ou Danny Lyon. » Rajoutons à cela qu'Elsa Parra a fait ses classes auxArts Décoratifs avec Brice Dellsperger, maître incontestable - en vidéo cette fois - de ce qu'il nomme le « body double », travaillant depuis le mitan des années 1990 au remake de films qu'il double plan à plan en incarnant lui-même tous les personnages. Une généalogie prestigieuse cependant mâtinée de la préoccupation générationnelle du duo, respectivement nées en 1990 et en1991. 

« Notre esthétique s’inscrit dans ce double héritage : la culture photographique du portrait et cette nouvelle culture de l’image. »
Justement, cette double détermination, de la géographie périurbaine et de la génération des digital natives, créée dans les images un point de friction. Elle leur assigne une densité inquiète loin des esthétiques célébratoires que l'on rencontre souvent, à visée critique ou non,dans les œuvres qui se font le miroir de la condition contemporaine du tout-à-l'image. Spontanément, il m'a semblé que les personnages qu'elles incarnaient étaient ceux qui n'étaient pas conscients de l'image qu'ils renvoient au monde extérieur ; qu'ils s'agissait de ceux qui n'avaient pas le luxe de se préoccuper de la construction leur image. Comme si la mise en scène de soi, la bonne maîtrise de ses codes et de ses usages, était aujourd'hui devenue un facteur de distinction sociale à part entière.

Fidèles à l'essence gémellaire du projet, Elsa et Johanna préfèrent de leur côté réorienter le débat sur le collectif : « Fatalement,la généralisation de la culture de l'image de soi entraîne une forte conscience d'appartenance au groupe, puisque construire son identité revient aussi à nommer le groupe social dont on désire faire partie. Sans parle de luxe,car chaque milieu a ses propres codes, être identifié et rattaché à un groupe demeure une nécessité. »


Catalogue de l'exposition Vertige en terrain plat, Fondation Brownstone 2016
Texte de Marine Benoît-Blain


L' Autre en question.

L'histoire de la photographie se joue et se déjoue souvent entre réalité et mensonge, document et artifice, dans une ambivalence permanente qui questionne et construit la relation que le photographe entretient avec son appareil. Si Cindy Sherman incarne les nombreux sujets de ses séries photographiques, elle se défend systématiquement de faire de la photographie un outil autobiographique :"Je me sens anonyme dans mon travail", dit-elle, "quand je regarde les images, je ne me vois jamais moi. (...) Parfois, je disparais." Cette disparition du "je" en faveur d'une série de portraits archétypaux et universels se retrouve dans l'œuvre de Johanna Benaïnous et Elsa Parra : dans leur première série photographique A couple of them (2014-2015), qui comprend plus de soixante-douze portraits et une vidéo, le spectateur croit se trouver face à une galerie de portraits bien avant de comprendre qu'il s'agit des mêmes modèles, les deux photographes, déclinés en une véritable typologie générationnelle.

Au premier abord, leur travail semble révéler une kaléidoscope d'individualités, portraits capturés au long des villes et des contextes.Les personnages photographiés nous regardent et, fixant l'objectifs droit dans les yeux, assument leur statut de sujets / aux jeunes filles dans le métro se succèdent les garçons en tenue de chasseurs parcourant les bois et les lycéennesen vacances. Pourtant, au fil des images, ce répertoire d'histoires et d'identités se trouble. Deux mêmes visages reviennent encore et encore : ils'agit de ceux des deux artistes, qui se transforment en des myriades de personnages. Si les portraits se suivent et ne se ressemblent pas, alternant personnages féminins, masculine, rieurs, boudeurs, blonds ou bruns, il s'agit toujours bien des mêmes figures qui viennent hanter le regardeur.

Au-delà de l'exploit de la métamorphose et du jeu decaméléon, ce qui se trame dans leurs images est avant tout le portrait d'une jeunesse. Les photographes, en revêtant les vêtements de leurs personnages, dépassent le déguisement : elles incarnent leurs sujets, dans un travail de la durée qui touche à la performance théâtrale. pendant des heures, parfois des jours, Johanna Benaïnous et Elsa Parra se mettent dans la peau de leurs personnages :elles ne posent plus, elles deviennent. La photographie se fait, en tout étatde cause, le résultat de la performance, comme une trace, un souvenir de ces pièces de théâtre éphémères auxquelles seuls les protagonistes ont assisté.

De l'observation à l'interprétation : rejouer le souvenir

Dans leur nouveau projet photographique, présenté pour la première fois à l'occasion de Vertige en terrain plat, les deux artistes poursuivent cette exploration de l'interprétation des identités à travers la photographie.Si A couple of them mettait en images leurs perceptions d'une génération depuis des bribes de souvenirs et de rencontres silencieuses et anonymes, leur nouvelle production se détache del'image archétypale pour toucher à des questions plus intimes et personnelles. Johanna Benaïnous et Elsa Parra se sont tournées vers leurs proches pour récolter les récits de leurs souvenirs les plus marquants, le plus forts, ou plus enfouis. Depuis ces récits, elles engagent un processus de reproduction et d'interprétation : entre enquêtrices et romancières, elles remettent en scène ces souvenirs, créant des images contemporaines qui viennent s'apposer à des histoires anciennes et élimées par le temps.

Leur travail n'est pas ici celui de l'archiviste ou du restaurateur, cherchant à dépoussiérer les souvenirs jusqu'à en retrouver l'essence véritable, en quête perpétuelle d'exactitude. A la manière,peut-être, de Jo Spence dans Beyond theFamily Album (1979), qui explore les vides et les manques de ses anciens albums photos pour en rejouer les moments clés, Johanna et Elsa reconstruisent plus qu'elles ne retracent. Tout comme les personnages de A couple of them qui n'étaient pas les répliques exactes d'individus réels, mais un récit des impressions qu'ils avaient pu laisser, ce projet utilise les souvenirs comme les pierres fondatrices d'une réappropriation en images d'événements passés.

Les deux artistes prennent ici leurs distances avec la pratique du portait, et tournent leurs objectifs vers d'autres sujets : éléments du quotidien, détails, natures mortes, leurs associations photographiques se libèrent pour construire une constellation subjective d'objets et d'images, qui prennent sur le mur le même chemin chaotique et incertain que le parcours tortueux du souvenir à travers le temps.

A la manière d'une exposition qui fleurit dans les failles et les interstices entre le réel et son miroir, Johanna Benaïnous et Elsa Parra proposent un voyage dans le temps qui refuse de fonctionner, une horloge trouble, naît un projet dont les limites échappent à notre perception.

Texte de Marine Benoît-Blain

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